Marxisme et féminisme

lundi 11 août 2008 par Antoine

L’histoire a montré que la disparition des rapports sexistes au sein des sociétés qui se voulaient communistes n’était pas assurée. En tant que féministes, et si nous voulons une société juste et égalitaire, il nous revient d’analyser les causes de ce problème, et de réfléchir, plus largement, aux moyens de concilier théorie marxiste et féminisme, afin que les femmes ne soient plus les grandes oubliées de l’Histoire.

En 1918, au moment de son instauration politique, l’URSS met en place une série de lois et d’institutions qui représentent une relative remise en cause du patriarcat et permettent de faire progresser les libertés individuelles. L’homosexualité est dépénalisée, et une politique d’émancipation des femmes est menée : elles ont désormais un accès facilité à l’emploi, disposent de l’égalité salariale de droit avec les hommes, tandis que de nombreuses crèches sont mises en place. On pensait pouvoir ainsi en finir facilement avec l’inégalité hommes/femmes, qu’Engels avait analysée comme une conséquence de la société de classes et de la propriété privée. Cependant, le droit des femmes va connaître un net recul en URSS. En 1936, l’avortement est interdit, avant d’être totalement aboli par une loi de 1944. En 1941 sont adoptées une série de lois visant à « reconstruire » le modèle familial. Ce recul s’accompagne d’un revirement sur la question des libertés sexuelles, puisque l’homosexualité est interdite en 1933. Dans les pays non communistes, la remise en cause du droit des femmes se fait également sentir : en France, le Parti Communiste met en avant les valeurs de la « famille ouvrière », et rejette Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. En Italie, les femmes sont exclues des directions de certains mouvements ouvriers. Comment expliquer le sexisme de la part de partis ou d’Etats qui se disent communistes ?

Il faut avant tout comprendre quelle est la nature du sexisme. Le sexisme est une idéologie qui vise à imposer certains comportements sociaux aux femmes et aux hommes, et qui, en se cachant derrière l’argument naturaliste, sert en réalité des intérêts politiques et économiques. Promouvoir la famille, dire qu’une femme doit être avant tout une mère aimante et fidèle, est un moyen efficace de contrôle de la population féminine et de la société dans son ensemble. Le patriarcat et le modèle de la famille sont des constructions culturelles antérieures à la Révolution industrielle et à l’instauration du capitalisme tel que nous le connaissons aujourd’hui, mais le capitalisme s’est appuyé sur cet état de fait et de société, et en a fait un de ses éléments structurels majeurs. Marx explique dans Le Manifeste du parti communiste que le capitalisme a pour particularité essentielle de détruire ou de s’incorporer tout système antérieur à son instauration. C’est ce qu’il a fait avec le patriarcat : le capitalisme s’est incorporé le patriarcat et l’institution familiale comme instruments du maintien de l’ordre social sur lequel il s’appuie. La famille permet le statu quo des rapports de domination entre les classes et le renouvellement de cette domination d’un point de vue idéologique autant que matériel. En effet, d’une part, la famille est l’institution qui permet le renouvellement de la force de travail d’un point de vue organique : c’est au sein du cocon familial que le travailleur aliéné trouve un « havre » où il peut se reposer et retrouver ses forces, pour pouvoir se remettre au travail le lendemain. C’est aussi dans les familles ouvrières que naissent les futurs travailleurs ; tandis que les familles bourgeoises font de leurs enfants les héritiers du capital, renouvelant ainsi le rapport de force au sein de la société entre travail et capital. D’autre part, la famille est le lieu privilégié de transmission de l’idéologie capitaliste : les parents transmettent leurs valeurs et leurs idées à leurs enfants, ce qui minimise la remise en cause du système. On comprend donc pourquoi le capitalisme a tout intérêt au maintien de l’institution familiale, qu’il a d’ailleurs érigée en « valeur », et que la soumission des femmes est l’une des conditions fondamentales de la persistance de ce modèle.

Nous avons donc été forcés de constater que l’avènement de systèmes politiques qui se voulaient communistes n’a pas suffi à remettre en cause les normes sociales sexistes issues de l’idéologie. Comme a pu le faire remarquer Trotski, Staline s’est lui-même appuyé sur l’institution familiale pour asseoir son pouvoir. Il apparaît clairement que le changement du système économique n’entrainera pas nécessairement la suppression des rapports injustes entre les genres et la fin de l’oppression des femmes. Il reste à savoir comment lier théorie marxiste et revendications féministes. La sociologue Christine Delphy reprend les outils de l’analyse marxiste pour envisager les rapports de domination entre hommes et femmes. Elle utilise le mot « classe » pour parler des hommes et des femmes, expliquant que ces deux genres ont des intérêts antagonistes, que l’une de ces deux classes exploite l’autre, et que leurs relations ne peuvent dès lors être que conflictuelles. Le problème de cette analyse est bien-sûr qu’elle rend impossible la convergence du mouvement ouvrier et du mouvement féministe, et crée un affrontement au sein du mouvement ouvrier, l’oppression des femmes étant transversale aux classes sociales. De plus, cette analyse rend la conciliation des intérêts des hommes et des femmes aussi intrinsèquement impossible que celle entre les détenteurs du capital et les travailleurs, alors que les rapports entre hommes et femmes ne sont pas antagonistes par nature : en fait, seuls les hommes capitalistes ont intérêt au maintien de l’oppression spécifique des femmes, dans le but de maintenir la famille. La radicalité de ce type de théorie montre cependant à quel point les femmes peuvent se sentir opprimées, exploitées ou aliénées par la société patriarcale. Il faut que les travailleurs et les femmes voient que le patriarcat et le capitalisme sont un même ennemi, qu’ils ne font qu’un, et qu’il faut par conséquent les combattre conjointement. D’ailleurs, toutes les victimes du capitalisme de nos sociétés, qu’elles le soient pour des raisons sexistes, mais aussi pour des causes liées au racisme, au nationalisme, à la religion, ou autre, doivent faire converger leurs luttes contre un même ennemi, plutôt que s’entre-diviser. Et il est du devoir du mouvement global de prendre en compte les revendications de toutes les minorités qui le composent.

Dans les faits, la question de l’égalité hommes/femmes fait toujours partie de celles que l’on relègue à la fin des programmes politiques, c’est pourquoi le mouvement féministe doit se doter d’une organisation autonome, afin de pouvoir discuter librement et de faire enfin prévaloir ses droits. De même que les travailleurs doivent se réunir entre eux pour parler des abus dont ils sont victimes et dresser la liste de leurs revendications, les femmes doivent se réunir entre elles pour parler de l’oppression spécifique dont elles font l’objet. Elles doivent être écoutées en tant que travailleuses sur certaines questions, mais aussi en tant que femmes sur d’autres. De plus, ces réunions de femmes sont importantes en ce qu’elles constituent une initiation à la politique, et une prise de pouvoir politique en acte.

En conclusion, il apparaît que le patriarcat et le capitalisme sont aujourd’hui imbriqués à un tel degré que la fin du capitalisme semble nécessaire pour pouvoir abattre le patriarcat. Le socialisme est donc une nécessité pour la libération des femmes. Mais cela est également valable dans l’autre sens, car on ne saurait, de fait, envisager de socialisme authentique sans la fin de l’oppression de la moitié de l’humanité.


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