Résister à l’hystérie, au populisme et à l’indifférence face à l’islamophobie

mardi 31 août 2010 par Antoine

Topo de forum fait par Nina Trige Andersen sous le titre « L’islamophobie et l’identité nationale » aux 27e Rencontres Internationales des Jeunes de la IVe Internationale, à Pérouse (2010).

Depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union Soviétique, un nouvel ennemi a remplacé la figure du communiste dans la propagande impérialiste occidentale. Les migrants en général et les musulmans en particulier sont désormais désignés comme la menace pesant sur la liberté et la prospérité de l’Europe et des Etats-Unis. Comme c’était le cas avec l’anticommunisme, l’islamophobie a pour fonction de faire oublier les contradictions, les crises, le vide politique et le cynisme inhérents à l’ordre mondial dominant.

Au moyen d’une propagande constante et massive, l’image du musulman est construite pour correspondre à une menace extérieure en même temps qu’à un danger intérieur grandissant. Un danger qui justifie l’agression impérialiste et capitaliste contre des populations à la fois occidentales et non-occidentales. Dans le même temps, des forces réactionnaires islamistes utilisent cette idée d’antagonisme entre monde musulman et Occident pour raffermir leur emprise tant sur les populations des pays à majorité musulmane que sur les migrants de religion musulmane, ces derniers se retrouvant en milieu souvent ouvertement raciste dans les pays occidentaux.

Pour le capitalisme, remplacer la figure du démon communiste par celle du musulman offre également un avantage : le racisme et l’islamophobie sont des rouages d’une excellente efficacité dans la machine à produire et maintenir les structures de classe ainsi qu’à fabriquer les hiérarchies d’exploitation et de surexploitation à l’intérieur de la classe ouvrière. Dans le monde entier, pas seulement en Occident mais aussi en Asie, au Moyen-Orient, partout, les immigrés tout comme les minorités racialisées sont le plus souvent employés dans les secteurs où les salaires sont les plus bas et les conditions de travail les plus difficiles.

La gauche, du moins nos courants de la gauche, sont bien conscients de cela. Et c’est pour cette raison que depuis des décennies l’antiracisme et l’anti-impérialisme ainsi que la lutte contre les politiques frontalières font partie intégrante de nos programmes et de nos actions – même si le caractère prioritaire de ces luttes n’est pas toujours correctement évalué…

Mais la gauche et les organisations ouvrières ont aussi toujours contribué et contribuent toujours à produire les mécanismes et les logiques du racisme et de ce que nous caractérisons maintenant comme l’islamophobie.

Au lieu d’une solidarité avec les travailleurs et le prolétariat internationaux, trop souvent la gauche et les syndicats ont placé leur solidarité aux côtés de l’Etat-nation et se sont alliés à la bourgeoisie nationale en publiant de la propagande raciste et en prenant des mesures bureaucratiques et juridiques racistes, argumentant par exemple pour « le Danemark aux Danois » ou « des emplois anglais pour les travailleurs anglais ».

Nous, en tant que marxistes, disons avoir une analyse matérielle et rationnelle de la société et des contradictions de classe qui la façonnent. Et articuler nos revendications et nos luttes à l’intérieur du cadre confiné de l’Etat-nation n’est surtout pas une réponse rationnelle à l’exploitation et à l’insécurité, pas du point de vue de la classe ouvrière et des intérêts du prolétariat.

Néanmoins, même au sein de nos courants et des coalitions auxquelles nous participons, des arguments comme celui de limiter l’immigration pour empêcher le « dumping social » peuvent être entendus. De même pour des arguments autour du « problème de l’immigration », posés d’une manière complètement séparée du problème des inégalités matérielles. Cela revient à tomber dans le piège des mystifications capitalistes et impérialistes qui fabriquent un discours des valeurs démocratiques contre les traditions féodales, ou de la culture libérale tolérante et éclairée des sociétés occidentales contre la nature arriérée et réactionnaire de l’islam et des musulmans.

Par ailleurs, en plus du vieux problème du nationalisme ouvrier et du nationalisme de gauche, lorsqu’il est question de l’islam et des musulmans aujourd’hui, il semble qu’une sorte d’hystérie occulte s’empare de la gauche.

Ici, il y a apparemment un fossé générationnel en jeu. Par exemple, l’hystérie et l’inquiétude autour du voile semblent être plus répandues chez les camarades plus âgés. Tandis que parmi les jeunes, le problème de l’islamophobie et du racisme prend une forme assez différente. Celle d’une montée de l’ouvriérisme et de l’économisme, où le racisme, le sexisme, etc. sont considérés comme des formes d’oppression isolées, et comme des problèmes moins urgents à combattre au sein de la lutte plus générale, la lutte de classe. Une lutte qui dans sa logique s’adresse d’abord à et devrait être dirigée par les travailleurs manuels blancs, hommes, hétérosexuels, de préférence dans le secteur de l’industrie et du bâtiment. Ce groupe qui en réalité ne constitue plus – s’il a jamais constitué – les « masses », mais plutôt une minorité dont le nombre continue de diminuer si on analyse la composition de la classe ouvrière des économies capitalistes avancées. Encore une fois, désigner le travailleur manuel blanc, homme, hétérosexuel comme étant le sujet révolutionnaire semble résulter de mystifications, de sentimentalisme ou de paresse intellectuelle, mais pas de l’analyse.

Lorsque je parle d’une forme d’hystérie ou d’un idéalisme mystifié dans la gauche européenne contemporaine, ce à quoi je fais plus largement référence, c’est la façon dont les gens sont préoccupés par des phénomènes tels que la religion, la nation, l’Etat, et les soi-disant « cultures » et « valeurs ». Et la façon – pas très matérialiste ni très adaptée à la période – de la gauche de traiter ces thèmes.

A mon avis on peut en réalité trouver quelques uns des croyants les plus bornés en les pouvoirs mystérieux de la nation, de l’Etat, de la religion et de la culture, non pas dans les rangs des fascistes, des conservateurs, des sociaux-démocrates, des prêtres ou des imams, mais dans les rangs des marxistes et socialistes autoproclamés.

Cette inquiétude et cette hystérie de la gauche ne sont jamais autant visibles que dans les discussions sur l’islam et les musulmans en général et tout particulièrement dans la focalisation de la gauche sur le hijab, le niqab et la burka.

Comme la plupart d’entre vous le savent, le NPA en France et l’Alliance Rouge-Verte au Danemark ont eu des expériences similaires les trois dernières années, liées à la candidature électorale d’une femme issue de l’immigration portant le hijab : Ilham Moussaid en France et Asmaa Abbdol-Hamid au danemark.

Dans les deux pays, ces candidatures ont déclenché des campagnes de haine massives de la part des médias bourgeois, de la droite et des partis réformistes, ainsi que des forces religieuses réactionnaires. Ce n’est pas une surprise. En revanche, la façon dont les débats se sont déroulés dans nos propres organisations est bien surprenante et pour le moins alarmante.

Les attaques contre la candidate danoise Abdol-Hamid, provenant notamment de l’intérieur de l’organisation, se regroupaient entre autres autour des arguments suivants :

- En ayant pour candidate une femme voilée et issue de l’immigration, et en créant par là un débat autour de la religion, de l’islamophobie, de la libération sexuelle, du genre et d’autres sujets « marginaux », on se laissait divertir et on oubliait les vraies questions importantes qui concernent les « travailleurs ordinaires ».
- Etre religieux-se c’est soit incompatible avec être socialiste ou du moins un grand obstacle pour devenir un-e vrai-e socialiste.
- Porter le voile / le foulard veut dire que tu es soit un-e fondamentaliste (même déguisé-e), soit incapable de résister aux pressions et au contrôle des fondamentalistes et des institutions religieuses fondamentalistes. Dans les deux cas, tu représentes une menace de type cheval de Troie pour le parti.
- Avoir une candidate officielle portant un signe visible de religiosité renvoie une image inappropriée de confusion entre la politique et la religion, ce qui à long terme menace la laïcité.
- Etre musulman-e et croyant-e pratiquant-e s’oppose à l’égalité des genres et à la libération sexuelle, et si tu te dis féministe et pour les droits des LGBT, c’est probablement que tu as des idées confuses ou alors c’est que tu mens.

Un courant de gauche avec un fier profil féministe comme le nôtre devrait être parmi les premiers à être alarmé quand la suspicion se porte sur le corps des femmes, et quand les arguments et les attaques jouent sur une supposée relation automatique entre l’apparence et les convictions ou capacités individuelles. Et en lien avec l’islamophobie, il faut préciser également qu’aucune des allégations et des interrogations émises à l’encontre d’Abdol-Hamid n’a jamais été émise en public à l’encontre des membres ouvertement protestants qui représentent l’Alliance Rouge-Verte.

Les réactions qu’on a vues au Danemark lors de ce qui est maintenant connu comme « le cas Asmaa » – ainsi que l’incapacité générale de la gauche à analyser efficacement et lutter contre l’islamophobie – sont à mon avis symptomatiques de plusieurs faiblesses de la gauche européenne contemporaine :

1. Une vulgarisation de la critique marxiste de la religion. Vulgarisation qui, entre autres défauts, ne prend pas en compte ce que Gilbert Achcar et d’autres auteurs ont relevé : que « le marxisme classique n’envisageait la religion que du point de vue du rapport des sociétés européennes à leurs propres religions traditionnelles [1]. », ou pour reformuler, du point de vue des relations entre les Etats européens et les Eglises dominantes et les institutions religieuses. Or, aujourd’hui ni l’islam institutionnel ni les musulmans ne sont dominants dans les pays européens, au contraire. Par conséquent, les analyses doivent être recadrées pour saisir le rôle de la religion en lien avec l’islam et les musulmans en Europe. Il faut aussi ajouter que Marx et Lénine ont tous les deux toujours été très durs envers tout camarade qui tentait de transformer la critique de la religion en tant qu’institution en une critique ou une persécution des croyants.

2. Un manque de réflexion sur les relations impériales et coloniales et sur le rôle du mouvement des travailleurs dans celles-ci. Pour citer Achcar encore une fois : « L’enfer de l’oppression raciste est pavé de bonnes intentions « civilisatrices », et on sait combien le mouvement des travailleurs lui-même a été contaminé par des prétentions charitables et des illusions philanthropes dans la période coloniale [2]. ». Et l’est encore, pourrait-on ajouter.

3. Une dégénérescence du laïcisme et du républicanisme. Ce qui a été à un moment précis une stratégie de séparer deux institutions très puissantes, l’Eglise et l’Etat, est devenu une idéologie, un principe irréfléchi et hors du temps et de l’espace. Dans ce processus, l’Etat européen moderne – qui, rappelons-le, est un Etat capitaliste, impérialiste et bourgeois – est alors universalisé. Et l’idée de république est propulsée au-delà de tout raisonnement et de toute analyse. 4. La lutte contre le patriarcat et les symboles de l’oppression des femmes devient une abstraction et est impliquée dans les logiques impérialistes et (post-)coloniales, comme c’est le cas avec l’obsession des féministes occidentales par le foulard. Affirmer que tel ou tel vêtement est oppressif en soi, sans tenir compte des contextes, ni des croyances et des pratiques de la personne qui le porte, est une expression d’hystérie et d’arrogance, non pas de marxisme et de solidarité féministe. De plus, c’est le signe d’une croyance en les pouvoirs mystérieux et occultes d’un symbole sans fondements matériels – en d’autres termes, exactement ce que les fondamentalistes religieux aimeraient nous faire croire.

5. Enfin, quand des camarades affirment que le problème de l’islamophobie nous éloigne d’autres problèmes plus importants, cela révèle la faiblesse dans la capacité des forces de gauche à comprendre les voies complexes et efficaces par lesquelles l’islamophobie et le racisme façonnent et transforment les relations de classe et les modes de production capitalistes dans l’économie politique globale contemporaine.

Donc camarades, prenons ensemble une grande bouffée d’air, et laissons l’hystérie de côté.

L’Etat n’est ni un libérateur ni un universel neutre. C’est un ensemble d’institutions et de technologies que nous pouvons essayer de combattre, d’utiliser ou de transformer après un examen attentif de ce qui servira le mieux nos objectifs stratégiques. La nation tout autant que l’identité ou la culture nationale ne sont ni un privilège hérité ni une pathologie. Comme dans le cas de l’Etat, la nation est une construction sociale, économique et politique qui est historiquement datée. Et la religion n’est ni une conspiration ni une télécommande. Les hommes font la religion, la religion ne fait pas les hommes, comme Marx l’a dit de façon polémique [3] .

Ne nous laissons pas emporter par les astuces de mystification et de domination impérialistes et capitalistes d’aujourd’hui.

La classe ouvrière et le prolétariat n’est pas plus - ni moins - divisé aujourd’hui qu’hier, comme l’idéologie libérale voudrait nous le faire croire. Mais il semble que les défaites historiques et les désillusions que les forces de gauche ont subies au cours des dernières décennies nous aient rendus plus vulnérables aux pièges et à la propagande des classes dominantes. Et nous ne sommes pas moins tentés par les réponses populistes et simplistes à des questions complexes comme celle de la position sociale, de la place dans le processus de production en lien avec le développement de la conscience de classe.

Face à l’islamophobie, nos réponses ne doivent être ni l’hystérie, ni la nostalgie ni l’indifférence. Ce dont nous avons besoin, et ce dans quoi certaines parties de nos courants sont déjà fortement impliquées – en particulier la jeunesse – c’est de calme et d’analyse attentive des composantes sociales, des modes de production et du potentiel révolutionnaire des différents secteurs des milieux dans lesquels nous travaillons.

C’est ce qui nous permet de construire des alliances, de mobiliser et d’organiser la classe ouvrière toute entière pour un communisme de notre temps.

NinaTrige Andersen est à la direction de SAP – section danoise de la IVe Internationale. Elle est aussi militante à l’Alliance Rouge-Verte (ARV) au Danemark et dans le Groupe Queer de l’ARV, ainsi qu’ex-militante au Front des Jeunes Socialistes (FJS), une organisation de jeunesse affiliée à l’ARV.

[1] Achcar, Gilbert (2005) : ‘Marxists and Religion – yesterday and today’, International Viewpoint

[2] Ibid

[3] En lien avec cela, je voudrais ajouter que l’idée de la religion comme fausse conscience, qui soit dépérira avec la révolution, soit devrait être arrachée au sujet révolutionnaire, est une impasse. Si les gens ont des croyances religieuses aujourd’hui ou demain, et si plus ou moins de gens deviennent croyants peut être un indicateur de changements importants dans l’économie politique dont les révolutionnaires devraient être conscients et face auxquels ils devraient réagir, mais ce phénomène ne peut pas être réduit à cela. De plus, réduire la religion à une fausse conscience ou quelque chose de la sorte dans nos programmes et notre propagande mène inévitablement à une inégalité formelle et/ou matérielle dans les rangs des cadres – si une camarade peut être considérée comme étant victime de fausse conscience plus qu’un-e autre, ne s’en suit-il pas qu’elle est une révolutionnaire moins qualifiée ou moins utile ? Tant que les gens luttent dans ce monde pour la cause de la révolution socialiste, les croyances et convictions individuelles ne sont pas plus l’affaire du parti que de l’Etat.


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31 août 2010
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